Photo…

 

 

 

 

 

… Ou : vie par procuration…

 

 

« Il n’y a pas seulement l’image que l’on me présente, qui m’assaille. II y a aussi celle que je fais, que je produis, m’insérant activement dans le courant producteur d’images. Réfléchissons un instant sur la photographie. Souvenir de voyage. En voyage, il peut y avoir l’attitude de réception de l’impression, visuelle surtout, mais aussi globale. Réalisation de l’atmosphère d’un lieu. Phénoménologie du lieu. Cette impression doit être ressentie, ce qui suppose un élargissement des possibilités d’appréhension, ainsi qu’une disponibilité, et de la façon la plus fluide possible, car ce qui compte est l’appréhension du plus grand nombre de données possible. Mais d’autre part, il faut aussi « intégrer », assimiler cet ensemble, ces impressions, ce vécu inattendu, surprenant, saisissant. Il y a alors, évidemment deux orientations : celle qui se fonde sur la mémoire pure, retenir les noms, les lieux, les spectacles, les rencontres, et celle de l’assimilation, faire que sur le plan intellectuel et humain, l’expérience de cet affrontement à cette réalité devienne partie intégrante de soi. Ce n’est plus de la mémoire extérieure, mais une appropriation par la réflexion, la comparaison, l’organisation intellectuelle des données neuves dans la mosaïque de mon existence. Et ceci suppose une offrande de soi à une réalité nouvelle qui s’intègre en moi, expérience profonde d’une nature, d’un milieu humain, qui devient moi-même. Dans ces conditions le voyage peut être source de rencontre entre une vérité et une réalité. Mais cela excède de beaucoup le « souvenir ». Or, le fait seul d’avoir un appareil-photo empêche et de saisir le tout par une appréhension globale, et plus encore de procéder à une assimilation culturelle. Car ces deux opérations ne peuvent s’effectuer que dans une disponibilité, une non- préoccupation d’autre chose, dans un « être-là », et doivent se situer en continuité, et dans l’immédiat. Ce n’est pas après des heures ni le soir à la veillée que ceci s’effectue. C’est lorsque le choc de la réalité nouvelle s’impose à moi. Or, quand on a le souci de prendre des photos, le souci du choix de la vue à conserver, qui découpe dans un ensemble le coin à retenir, nous voilà fixés tout entier sur le seul problème visuel, délaissant le global, et ce qui aurait pu être une expérience devient un spectacle. Bien plus, les manipulations et soucis de l’appareil, même si vous êtes un spécialiste, la luminosité, l’angle de vue, vous fixent sur un exercice technique et interdit radicalement le mécanisme intellectuel, la réflexion, l’offrande de soi au vent, à la mer au flux des gens… et combien plus, interdisent la montée de l’exaltation profonde devant ce qui est unique, et combien plus, si l’on est chrétien, l’action de grâce vers Dieu. Non, l’appareil commande.

 

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On ne voit plus, on regarde et on cherche ce qu’il faut photographier. Et quand la bonne photo est enfin prise, vous voyez tous ces voyageurs se désintéressent subitement de tout : le boulot à faire a été fait. Que pourraient-ils donc faire de plus au milieu des ruines du Parthénon ? On se demande soudain ce que l’on fait là. Une fois le souvenir fixé sur la pellicule on s’ennuie tout à coup d’être là. La photographie amenuise prodigieusement l’expérience du voyage, l’extériorise, interdit l’intériorisation, et vient tout concentrer sur ce « visuel souvenir ». La vision ultérieure de la photo rappelle « des souvenirs » tel geste, tel mot que l’on a dit. C’est tout. Aucune appréhension profonde. Il suffit d’écouter les discours et conversations des gens qui montrent leur diapos de voyage. Tout est resté à l’extérieur. Et, comme l’acte de photographier avait découpé un fragment de la réalité globale qui était à vivre, de même, la photo montrée anéantit le souvenir vivant! Le souvenir est fonction de ma vie totale. Il paraît et disparaît. Il est fonction du report de tout un monde que j’ai assimilé, qui fait partie de moi, pas seulement d’une mémorisation, mais d’une progression par ma relation au réel intégré dans ma culture et mon expérience totale du vécu. Chaque souvenir est comme un cube multiforme, et multicolore dans une immense mosaïque. Et la photo: interdit ce mouvement et cette remontée. Elle a joué sur le pittoresque. Sur le plus extérieur, qui sera pour jamais externe. La sensibilité est braquée sur une vue spectaculaire et rien d’autre. Et quand on la revoit, elle fait renaître de faux souvenirs, purement externes, bien sûr, et rigoureusement non utilisables. Elle ne sert à rien, elle n’est bonne à rien. J’entends des cris furieux… « Vous savez que vous oubliez! La photo sert à se souvenir… sans photo, oublierez que vous êtes allé à que vous avez vu la fresque de la Parisienne à… » Quelle erreur… Ce qui mérite d’être retenu, ce qui a été vécu profondément, est marqué dans mon être et ma mémoire, m’a changé, m’a fait nouveau. Ce que j’ai oublié? Car il est bien vrai que j’ai oublié des milliers de lieux, de visages, de tableaux, ce que j’ai oublié, c’est tout simplement ce qui n’a rien été pour moi, ce que je n’ai pas vécu ce qui était vide et curiosité, ce qui m’est resté étranger, ce qui n’a présenté aucune valeur, aucune vérité. Alors, à quoi bon conserver cela sur des bouts de papier? J’ai été saisi de stupeur par un horizon de montagnes. Et quelle photo me serait utile? Et si je n’y ai vu qu’un spectacle, à quoi bon m’en souvenir! Effort pour garantir que l’on a bien été là! que l’on a bien fait ce voyage. Nous atteignons ici un point central de l’image : dans la crise d’identité de l’homme moderne, au milieu des flux techniques et de la dispersion, l’image lui donne la certitude d’exister, la photo lui assure un passé, feuilleter un album de photos, c’est être certain que j’ai vécu… La photo devient le substitut du vivant, comme l’image constamment. Elle est en même temps l’évacuation d’une relation personnelle, existentielle au monde, la coupure entre soi et le milieu, entre soi et l’autre, le moyen de ne pas vivre le choc du nouveau, et puis le substitut rêvé d’une fausse réalité figée, à cette défaillance de vivre. Très symptomatique de la technique : elle empêche de vivre et vous donne le très fort sentiment de vivre, vous assure que vous êtes bien vivant! Quand même, quand même! Et les visages. Vos amis. Fixer l’instant joyeux, merveilleux d’un enfant qui joue, d’un regard d’enfant levé vers vous, retrouver les traits de nos chers disparus… Quel mensonge. Ou vous les avez aimés, et ils sont gravés en vous, tissés dans votre pensée, votre vue du monde, votre expérience quotidienne – ou vous ne les avez pas aimés, alors à quoi bon? A quoi bon garder ces visages d’une seconde, ces expressions sur papier glacé ou sur la pellicule, si vous n’avez pas en vous la brûlure de l’absence qui n’est ni comblée ni assurée par la vue de cet instantané. Non, pas de photos des êtres chers qui ne sont plus. Il faut dire avec un poète (qu’il ne faut pas citer car il est rejeté par la mode!) « Puisque la partie est finie, jetez les cartes, jetez-les… » La photo de ces visages est le mensonge que je me fais de croire que j’y ai tenu alors que rien en moi n’en porte plus la trace. Mensonge, encore une fois du visuel, de l’image. Que sauriez-vous en dire de ces bien-aimés? Quel langage approprié? Quelle vérité en avez-vous vécue? Quel cheminement avez-vous fait avec eux? Quelle trajectoire en avez-vous retenue? Et si vous restez muet, alors la photo reste pure illusion, et si vous savez le dire, alors elle est bonne à jeter.
Quand même, quand même, la photographie est un art, et je puis faire une œuvre… Certes, certes! Je ne nie pas, loin de là, que l’on puisse réaliser de très belles photos, mais nous sortons de la photo quotidienne. Si je voyage pour faire de belles photos, si je photographie un visage pour faire un portrait d’art, c’est un autre but, un autre objectif : je ne voyage pas en vivant, ni je ne cultive un souvenir. Je ne récuse pas l’art photographique mais la pratique de la photo par les millions de propriétaires d’un Reflex [on pourrait dire aussi, aujourd’hui, d’un caméscope]. Et de toute façon l’ambiguïté subsiste et tout ce que j’ai dit plus haut continue à valoir. Et de toute façon, même les plus belles photos font partie de cet univers des images qui supplante la réalité même, qui nous fait vivre dans un visuel dédoublé, redoublé, qui interdit doublement l’accès à la parole.
»

Jacques Ellul, La parole humiliée, Seuil, 1981, p. 135-138.

 

 

 

 

 

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