Martin Luther King — Propos de Birmingham

 

 

1. Au concret de la vocation. Un appel concret, localisé, pour une portée universelle. Aller où on n’aurait pas prévu d’aller. Ça commence par un refus, celui de Rosa Parks, et par un appel à prendre la tête d’une manifestation. Plus tard, à Birmingham :

… « Je suis ici, avec plusieurs de mes collaborateurs, parce qu’on nous a invités. Je suis ici parce que je suis étroitement lié à des organisations qui ont une section ici.
En outre, je suis à Birmingham parce que l’injustice y est. Comme les prophètes du VIIIe siècle ont quitté leurs petits villages et sont allés porter leur message — « Car ainsi parle le Seigneur, l’Éternel » — bien au-delà des limites du lieu de leur naissance et comme l’apôtre Paul a quitté son petit village de Tarse pour porter l’Évangile de Jésus-Christ dans d’innombrables hameaux et villes du monde gréco-romain, moi aussi, je dois porter l’Évangile de la liberté hors des murs de ma ville natale. Comme Paul, il me faut sans cesse répondre à l’appel à l’aide des Macédoniens. »

*

2. De la patience à la résistance. La vocation de M.L. King l’a conduit au-delà de sa paroisse de Montgomery. À travers les États-Unis et, quant à son influence, bien au-delà, via le Prix Nobel de la paix. Les textes cités ici sont de l’époque de la campagne de Birmingham (1963) :

« La patience d’un peuple opprimé ne peut être éternelle. Les citoyens noirs de Birmingham espèrent en vain depuis plusieurs années les signes d’une solution de bonne foi à leurs justes revendications.

Birmingham fait partie des États-Unis et nous sommes des citoyens authentiques. Pourtant, l’histoire de Birmingham révèle que la vie du noir de cette ville n’est guère régie par les principes démocratiques. Nous avons été en butte à la ségrégation raciale, à l’exploitation économique et à la domination politique. Sous la direction de l’Alabama Christian Movement for Human Rights (Mouvement chrétien d’Alabama pour les droits de l’homme), nous avons cherché par des pétitions à obtenir, d’une part, l’abolition des ordonnances municipales imposant la ségrégation et, d’autre part, l’institution d’un système basé sur le mérite personnel dans l’avancement des fonctionnaires municipaux. On nous a repoussés. Nous nous sommes alors adressés aux tribunaux. Nous avons subi sans faiblir échec après échec, avec tous les frais que cela comporte, pour obtenir finalement gain de cause dans l’affaire de la gare, des autobus, des jardins publics et de l’aéroport. La décision concernant les autobus a été appliquée à contrecœur et celle concernant les jardins publics a provoqué la fermeture de tous les lieux de promenade appartenant à la municipalité, à l’exception du zoo et du parc de la Légion des anciens combattants. L’affaire de l’aéroport a été un peu plus satisfaisante, sauf en ce qui concerne les chambres d’hôtel et la subtile différence de traitement qui se perpétue dans les taxis.

Nous avons toujours été des gens pacifiques, supportant notre oppression au prix d’un effort surhumain. Nous avons pourtant été victimes de violences répétées, non seulement de la part des voyous, mais aussi de violences infligées par les abus criants de la police. Nous gardons gravé dans nos mémoires le pénible souvenir du déchaînement de la foule, à l’occasion d’un « voyage de la liberté », le jour de la Fête des mères de 1961. Pendant des années, tandis qu’on plaçait des bombes dans nos maisons et nos églises, nous n’avons rien entendu d’autre que les déclamations enragées des autorités municipales racistes.

La protestation des noirs pour obtenir l’égalité et la justice n’a été qu’une voix dans le désert. La plupart des habitants de Birmingham sont restés silencieux, sans doute par peur. En attendant, notre ville a mérité la déplaisante réputation d’être la grande ville des États-Unis où les relations raciales sont les plus tendues.

L’automne dernier, on a pu croire un instant que des dirigeants sincères des milieux religieux, industriels et financiers voyaient approcher l’inévitable confrontation dans les relations raciales. Sans doute ne se préoccupaient-ils pas assez profondément de l’idée que l’on avait de leur ville ni du bien public. Dans l’attente d’un ajournement des mesures d’action directe [non-violente], on nous a fait des promesses solennelles et dit qu’on se joindrait à nous dans un procès que nous intenterions pour obtenir l’abolition des ordonnances concernant la ségrégation. Certains commerçants ont accepté de mettre fin à la ségrégation dans les toilettes de leur établissement pour montrer leur bonne volonté; les uns l’ont fait réellement mais ont battu en retraite peu après.
Nous n’avons maintenant entre nos mains que des engagements brisés et des promesses envolées’.

Nous croyons au rêve américain de la démocratie, à la doctrine de Jefferson, selon laquelle « tous les hommes sont créés égaux et sont dotés par leur créateur de certains droits inaliénables, parmi lesquels la vie, la liberté et la poursuite du bonheur ».

A deux reprises depuis septembre, nous avons retardé la mise en application de l’action directe pour qu’un changement de gouvernement municipal ne se fasse pas dans l’hystérie d’une crise de la communauté. Nous agissons aujourd’hui en plein accord avec notre tradition judée-chrétienne, les lois de la morale et la constitution de notre pays. L’absence de justice et de progrès à Birmingham exige que nous fournissions l’occasion d’un témoignage moral, pour donner à notre communauté une chance de survie. Nous voulons montrer que nous croyons à la possibilité de voir se former à Birmingham une communauté d’amour.

Nous demandons aux citoyens de Birmingham, noirs et blancs, de se joindre à nous dans ce témoignage pour la moralité, le respect de soi-même et la dignité humaine. Votre soutien individuel et collectif peut hâter la venue du jour où triompheront « la liberté et la justice pour tous ». L’heure de la vérité a sonné pour Birmingham, l’heure où chaque citoyen peut jouer son rôle afin que sa ville connaisse un destin plus vaste » …

*

« … Mes amis, je dois vous dire que vous n’avons pas avancé d’un pouce en ce qui concerne les droits civiques sans exercer une pression légale et non violente. L’histoire est la longue et tragique démonstration du fait que les groupes privilégiés renoncent rarement à leur position injuste; mais, comme nous l’a rappelé Reinhold Niebuhr, les groupes sont plus immoraux que les individus.
Une pénible expérience nous a enseigné que l’oppresseur ne donne jamais spontanément la liberté; c’est à l’opprimé de la revendiquer. A vrai dire, je n’ai jamais encore participé à un mouvement d’action directe venant « à son heure» selon l’horaire de ceux qui n’ont pas iniquement souffert du mal de la ségrégation. Voilà des années maintenant que j’entends le mot « Attendez ». Il résonne aux oreilles de chaque Noir de façon péniblement familière. Cet « Attendez » a toujours voulu dire « Jamais ». Il a été un tranquillisant pareil à la thalidomide, soulageant un moment la tension émotive, pour ne donner naissance qu’à l’enfant difforme de la frustration. Il nous faut considérer, avec un éminent juriste d’hier, qu’ « une justice trop longtemps attendue est un refus de justice ». Nous avons attendu plus de trois cent quarante ans nos droits constitutionnels et nos droits accordés par Dieu. »

*

3. Action non-violente :

Mais pourquoi l’action directe? Pourquoi pas la procédure? Pourquoi pas la négociation?

« … Vous avez parfaitement raison de réclamer la négociation. C’est en fait le but de l’action directe. L’action directe non violente cherche à créer une crise telle et à provoquer une tension créatrice telle qu’une communauté qui a constamment refusé de négocier est obligée de considérer le problème en face. Elle cherche à rendre la situation si dramatique qu’on ne puisse plus l’ignorer davantage. Je viens de dire que créer la tension faisait partie de l’action non violente. Cela peut sembler choquant. Mais je dois avouer que je n’ai pas peur du mot tension. J’ai travaillé avec ardeur et j’ai prêché contre la tension violente, mais il existe une forme de tension non violente et constructive qui est nécessaire au développement. Comme Socrate estimait nécessaire de créer une tension dans l’esprit, pour que les individus se libérassent du lien des mythes et des demi-vérités et pussent s’élever au royaume sans entraves de l’analyse créatrice et du jugement objectif, il nous faut comprendre la nécessité d’avoir des taons non violents pour créer au sein d’une société l’espèce de tension qui aidera les hommes à s’élever des sombres profondeurs du préjugé et du racisme jusqu’aux hauteurs majestueuses de la compréhension et de la fraternité. Ainsi, le but de l’action directe est-il de créer une situation si génératrice de tension qu’elle ouvrira inévitablement la porte à la négociation » …

*

4. Lois justes, lois injustes — et désobéissance civile

Un point le plus vulnérable de l’attitude de non-violence de M.L. King : Gandhi avait engagé ses disciples de désobéir à toutes les lois du gouvernement colonial britannique. Sa position philosophique était issue d’une déclaration selon laquelle le gouvernement lui-même était nul et non avenu.
M.L. King, pour sa part, avait été forcé par les impératifs de la situation aux États-Unis de demander à ses fidèles d’obéir à certaines lois et de désobéir à d’autres. Comment justifier cette position?

« … La réponse se trouve dans le fait qu’il existe deux types de lois: il y a les lois justes et les lois injustes. Je serais d’accord avec saint Augustin, qui dit qu’ « une loi injuste n’est pas une loi ».

Mais quelle est la différence entre ces deux types de lois? Comment déterminer qu’une loi est juste ou injuste? Une loi juste est faite par l’homme en harmonie avec la loi morale ou la loi de Dieu. Une loi injuste est en désaccord avec la loi morale. Pour reprendre l’expression de saint Thomas d’Aquin, une loi injuste est une loi humaine qui n’a pas de racines dans l’éternel droit naturel. Toute loi qui élève la personnalité humaine est juste. Toute loi qui abaisse la personnalité humaine est injuste. Toutes les lois imposant la ségrégation sont injustes, car la ségrégation déforme l’âme et porte atteinte à la personnalité …

Prenons un exemple plus concret de loi juste et de loi injuste.

Une loi injuste est une obligation qu’une majorité impose à une minorité, mais à laquelle elle-même échappe. C’est la légalisation de la différence de traitement. Par contre, une loi juste est une obligation qu’une majorité impose à une minorité, mais à laquelle elle est elle-même prête à se soumettre. C’est la législation de l’égalité de traitement.

Laissez-moi vous donner une autre explication. Une loi injuste est imposée à une minorité qui n’a joué aucun rôle dans son élaboration et son adoption, parce qu’elle n’avait pas le libre droit de vote. Qui peut affirmer que la législature de l’Alabama qui a voté les lois sur la ségrégation a été élue suivant les principes démocratiques? Dans l’État d’Alabama, on a recours à toutes sortes de moyens détournés pour empêcher les noirs de s’inscrire sur les listes électorales et il y a des comtés où pas un seul noir n’est inscrit, malgré le fait que les noirs constituent la majorité de la population. Peut-on considérer une loi établie dans un État qui connaît de telles pratiques comme conforme aux principes démocratiques?

Ce ne sont là que quelques exemples de loi juste et de loi injuste.

Il y a des cas où une loi est juste en apparence et injuste dans son application. Par exemple, j’ai été arrêté vendredi pour avoir participé à un défilé non autorisé. Une ordonnance qui prévoit une autorisation pour un défilé n’est pas mauvaise en soi, mais quand elle est utilisée pour maintenir la ségrégation et refuser aux citoyens le privilège accordé par le Premier Amendement de se rassembler dans la paix et de protester dans la paix, alors elle devient injuste.

J’espère que vous saisissez la distinction. J’essaie de vous la montrer.

En aucune façon je ne préconise de se soustraire à la loi ni de braver celle-ci comme le ferait le suppôt enragé de la ségrégation. Cela mènerait à l’anarchie. Celui qui enfreint une loi injuste doit le faire ouvertement, avec amour … Je prétends qu’un individu qui enfreint une loi parce que sa conscience lui dit qu’elle est injuste et qui accepte de bon gré la pénalité en restant en prison pour éveiller la conscience de la communauté sur cette injustice, exprime de fait le plus profond respect pour la loi …

… Nous ne pourrons jamais oublier que tout ce qu’Hitler a fait en Allemagne était « légal » et que tout ce que les Hongrois qui combattaient pour la liberté ont fait en Hongrie était « illégal ».

*

5. Racisme inconscient — et accusation d’extrémisme. La croix comme combat en faveur même des ennemis.

M.L. King poursuivait en avouant combien il avait été déçu par les Blancs modérés, les Blancs progressistes et les Blancs chrétiens (« Qui est donc leur Dieu? »), Puis, abordant plus nettement le problème du jour, il se définissait comme un « extrémiste créateur », qui se tenait paradoxalement « au milieu ».

« Vous avez dit que notre activité à Birmingham était de l’extrémisme. J’ai tout d’abord été un peu déçu que des ministres du culte, des confrères, considèrent mes efforts non violents comme ceux d’un extrémiste. Je me suis mis à réfléchir au fait que je me trouve au milieu, entre deux forces antagonistes de la communauté noire. L’une est une force de complaisance, composée de noirs, qui, à la suite de longues années d’oppression, ont si totalement perdu leur dignité et le sentiment d’être « quelqu’un » qu’ils se sont adaptés à la ségrégation; on trouve aussi dans ce même groupe quelques noirs de la classe moyenne qui, parce qu’ils jouissent d’une certaine sécurité que leur donnent des diplômes universitaires et une situation économique bien assise et parce qu’ils profitent parfois de la ségrégation, sont inconsciemment devenus insensibles aux problèmes des masses. L’autre force est faite d’amertume et de haine et s’approche dangereusement du recours à la violence. Elle s’exprime dans les divers groupes nationalistes noirs qui surgissent dans le pays, le plus important et le plus connu étant le mouvement musulman d’Elijah Muhammad. Ce mouvement se nourrit de la déception qu’inspire à nos contemporains la persistance de l’iniquité raciale. Il se compose de gens qui ont perdu la foi en l’Amérique, qui ont totalement répudié le christianisme et sont arrivés à la conclusion que l’homme blanc est un « démon » incurable. J’ai essayé de me placer entre ces deux forces, en disant que nous n’avions besoin de suivre ni la passivité des gens soumis ni la haine et le désespoir des nationalistes noirs. Il existe une voie plus haute d’amour et de protestation non violente. Je remercie Dieu que, grâce à l’Église noire, la dimension de la non-violence soit entrée dans notre lutte. Si cette philosophie ne s’était pas manifestée, je suis convaincu qu’aujourd’hui de nombreuses rues dans le Sud ruisselleraient de sang. Et je suis convaincu en outre que si nos frères blancs condamnent comme « agitateurs » et « provocateurs étrangers » ceux d’entre nous qui œuvrent en utilisant l’action directe non violente, s’ils refusent de soutenir nos efforts dans ce sens, des millions de noirs, poussés par la frustration et le désespoir, iront chercher la consolation et la sécurité dans les idéologies des nationalistes noirs, évolution qui conduira inévitablement à un affreux cauchemar racial…

Mais, en continuant à réfléchir sur ce problème, j’ai trouvé peu à peu une certaine satisfaction au fait d’être considéré comme extrémiste. Jésus n’était-il pas un extrémiste de l’amour: « Aimez vos ennemis, bénissez ceux qui vous maudissent, faites du bien à ceux qui vous haïssent, et priez pour ceux qui vous maltraitent et qui vous persécutent. » Amos n’était-il pas un extrémiste de la justice: « Mais que la droiture soit comme un courant d’eau et la justice comme un torrent qui jamais ne tarit. » Paul n’était-il pas un extrémiste de l’Évangile de Jésus-Christ: « Je porte sur mon corps les marques de Jésus. » Abraham Lincoln n’était-il pas un extrémiste: « Ce pays ne peut continuer à vivre à moitié esclave et à moitié libre. » Thomas Jefferson n’était-il pas un extrémiste: « Nous tenons pour des vérités évidentes que tous les hommes sont créés égaux. » La question n’est donc pas de savoir si nous serons ou non des extrémistes, mais quelle espèce d’extrémistes nous serons. Serons-nous les extrémistes de la haine ou les extrémistes de l’amour? Serons-nous les extrémistes acharnés à maintenir l’injustice ou les extrémistes qui se consacrent à la lutte pour la cause de la justice? Dans le drame du Calvaire, trois hommes ont été crucifiés. Nous ne devons jamais oublier que tous les trois ont été crucifiés pour le même crime d’extrémisme. Deux étaient des extrémistes du mal et, en conséquence, ils sont tombés plus bas que leur entourage. L’autre, Jésus-Christ, était un extrémiste de l’amour, de la vérité et de la bonté, et par là même s’est élevé plus haut. Alors, après tout, peut-être que le Sud, peut-être que le pays et que le monde ont terriblement besoin d’extrémistes créateurs. »

R.P., Vence, 16 décembre 2008

 

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